Le circuit de l’effroi
La pointe du pied droit posée sur le sol, le genou fléchi, la jambe gauche à l’arrière, formant un angle de 45° avec votre corps, le torse penché vers l’avant… 3, 2, 1 … hiiiiiiiiiiiiiiiiii !!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!
Vous retenez votre souffle, vous cessez de respirer et surtout, surtout vous endiguez ce cri monstrueux, ce cri qui vient du plus profond de vos tripes, qui fait de vous un animal, plus bête que l’écureuil qui s’attaque à vos mangeoires d’oiseaux, bref qui vous transforme en gorgone. Dans une seule goulée d’air, vous essayez d’étouffer ce son strident, l’empêcher de franchir vos lèvres…. Attention!!! Trop tard, vous l’avez hurlé!
Tremblante, vous n’avez qu’une seule envie, serré très, très fort, tout contre vous, la chair de votre chair, qui vient encore une fois d’essayer de se rompre le cou ! Misère… ce n’est pas la première et ce ne sera sûrement pas la dernière fois que votre petit-fils, ou votre petite-fille vous en fera voir de toutes les couleurs !
Que ce soit en se balançant, en équilibre instable sur votre chaise de salle à dîner (qui n’a pas été conçue pour cela, tout le monde le sait, mais pas cette petite chose), la jambe passée sous le dossier, de manière à se la fracturer lorsque le pied fragile de cette satanée chaise quittera le sol, en entraînant, en vol plané, votre boule d’amour… que ce soit en jouant à coucou cache-cache sur le balcon de la mezzanine, ou à saute-mouton sur le divan… en frappant la table à café avec son adorable tête… en grimpant sur la deuxième tablette de votre bibliothèque… ou tout simplement en ingurgitant tout ce qui lui tombe sous la main…
Et c’est comme ça depuis que bébé se propulse à quatre pattes. Et pourtant, votre enfant est passé par là. Aviez-vous les nerfs plus solides, lorsqu’il se lançait dans le vide… était-ce parce que vous ne vouliez pas le brimer, ou que votre trop grande lassitude faisait taire votre conscience ?
Je donne ma langue au chat et je continue de vivre mes angoisses et mes terreurs quand mes petits-enfants parcours le circuit de l’apprentissage, ou hélas, je suis parfois beaucoup plus terrorisante que l’évènement qu’ils vont vivre.
Je me souviens de la première fois où j’ai ramené Milou à Sainte-Adèle. Puisque je n’avais pas de cousin gonflable à l’avant, nous avions pu installer son siège d’auto sur la banquette du passager. J’étais beaucoup trop nerveuse pour la laisser toute seule à l’arrière, de peur qu’elle n’avale une de ses mitaines, ou qu’elle s’étouffe avec le cordon de son bonnet. Et bien j’ai failli la tuer pour la protéger.
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Sortie 67… enfin, on quitte l’autoroute, ma précieuse cargaison babille… elle adore entrer à Sainte-Adèle… c’est les montagnes de Mamie… y a déjà de la neige… (ça, c’est toujours au rendez-vous)… et moi je la mange des yeux en oubliant de surveiller la voiture qui me précède. Naturellement, cet abruti décide de tourner à gauche et comme son clignotant vient en option, et que ma boule de cristal est complètement obstruée par l’anticipation du plaisir de garder Milou pour la fin de semaine, je freine brusquement pour éviter la collision. Évidemment, pour protéger ma toute belle je mets mon bras devant elle, mais si brusquement que je la frappe…
Aujourd’hui j’essaie d’éviter les gestes brusques… mais j’ai de la difficulté à taire
mon angoisse… parfois, ma fille et moi, on se regarde, en serrant les lèvres, le corps raidi, prête à intervenir quand le sang coulera… mais sans cri déchirant, histoire de ne pas provoquer une issue fatale.
Elle sait que j’ai peur pour eux et c’est elle qui me rassure. Et vous ? Avez-vous plus peur des gestes posés par vos petits-enfants que vous en aviez pour ceux de vos enfants. Est-ce que cet état fait partie de la joie d’être grands-parents ?
Josée Pelletier
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